Les migrants à Calais

Kevin

Nouvel an 2023

Nous sommes le 2 janvier 2023.

Hier, à l’occasion de l’année nouvelle, je partageais avec enthousiasme la version studio de Lisière, la première chanson que j’ai écrite il y a déjà 5 ans. Cette chanson traite de migration, un phénomène naturel humain qui a réussi à débloquer ma plume à l’époque, et qui n’a cessé depuis de prendre de la place dans mes centres d’intérêt, ma tête, mon cœur, mon imaginaire, mes relations, et ma vie en général.

J’écris ces quelques lignes depuis un village proche de Calais et son célèbre tunnel sous la Manche, sur la côte d’Opale française face à l’Angleterre. Le congé hivernal m’a permis de dégager une dizaine de jours pour venir effectuer un volontariat au sein d’une association humanitaire qui travaille auprès de la population exilée présente dans la région. Cela fait des années que j’aimerais voir Calais, et comprendre quelle est la situation des personnes vivant ou survivant ici. Jusqu’en 2016, sa « grande jungle » faisait suffisamment les gros titres de la presse que pour permettre d’avoir un bref aperçu de la situation (jusqu’à imprégner mon imaginaire, la preuve écoutez Lisière). Mais depuis le démantèlement de la jungle, une énigme persistait : où étaient donc passés ses habitants ?

Mon expérience à Lesbos en octobre 2020 dans les camps de concentration européens a également nourri cette curiosité, en amenant d’autres questions : sur l’organisation des associations, les enjeux, les questions politiques ; et toute une série de détails pour lesquels j’estime qu’il faut se déplacer et être tout simplement présent pour tenter de comprendre. S’ajoute à cela la démarche artistique d’un projet en cours de recherche sur la crise de l’accueil, mais aussi et surtout la volonté d’être témoin de mon siècle.

Voilà pour ce qui est de ma posture. J’aimerais ici surtout vous parler de cette nuit de premier janvier 2023, ouvrant symboliquement l’année, et une nuit que je ne suis pas près d’oublier. L’association humanitaire avec laquelle je travaille a pour mission d’informer et d’orienter les personnes exilées à Calais. Elle effectue différentes « maraudes » dans la ville et ses environs, menées par des binômes de volontaires. Ces maraudes, au-delà de leur fonction d’information, remplissent aussi une mission de réponse aux situations d’urgence pour les primo arrivants et toute personne en difficulté, en les réorientant grâce à un numéro d’urgence, ou en intervenant directement si la situation l’exige.

J’effectuais hier soir ma première maraude de nuit, en binôme avec un autre volontaire plus jeune et plus expérimenté, collaborant avec l’association depuis 2019. Notre shift était de 18:00 à 8:00 le lendemain. En parallèle de notre duo, une autre équipe, la maraude littoral, devait commencer à circuler le long de la côte à partir de 3:00 du matin. Ces maraudes littoral sont mises en place lorsque la météo est annoncée favorable aux tentatives de traversées. Malgré les nuages, la pluie et le vent, la nuit du premier janvier devait en théorie répondre aux critères météo requis pour les traversées (vent de moins de 10 nœuds et vagues de moins de 50 cm). Des hommes à qui nous avons distribué de la nourriture en début de soirée nous l’ont d’ailleurs confirmé : ce soir, ils allaient « try », essayer. Cette maraude de nuit s’annonçait chargée.

Vers minuit, le premier message est arrivé. Une demande d’aide d’une famille avec 8 enfants, et une localisation dans un village à 20 minutes en voiture de Calais. Les échanges se font par écrit, en arabe, grâce à un traducteur du téléphone, car ni moi ni mon collègue ne parlons arabe. Pendant qu’il gère la logistique et le téléphone, je conduis le gros van qui sort tout juste du garage pour d’importantes réparations, en faisant attention de respecter scrupuleusement le code de la route au cas où nous croiserions une patrouille de CRS qui nous verbaliseraient à la moindre occasion (exemple relaté choisi : « L’angle de votre phare éblouit un peu trop votre plaque d’immatriculation là, on ne voit pas assez le numéro… On va vous verbaliser.») en nous faisant perdre un temps précieux. Nous avons 6 sièges à l’arrière. En tout il y a 11 personnes à ramener à Calais. Ce groupe représente une priorité car il s’agit d’une famille et d’enfants. S’il s’agissait d’hommes seuls, la conversation se serait arrêtée là. Une fois l’âge des enfants connu, on se dit qu’on devrait réussir à les asseoir sur les genoux les uns des autres et des adultes et que ça devrait rentrer dans le van en un seul trajet. En route pour aller les chercher, mon collègue s’assure bien qu’il s’agit d’une famille avec des liens de filiation directe (parent-enfant mineur), car sinon les familles sont séparées dans le centre d’accueil du Samu Social (le 115). Heureusement dans ce cas-ci, le troisième adulte – le frère du père de 7 des enfants – est papa du 8e enfant. Il aura donc le droit de se mettre à l’abri. Arrivés sur place, nous trouvons une gare, et un groupe d’une bonne vingtaine de personnes en train de faire un feu sur le quai. La famille nous rejoint et rentre dans le van. Une femme seule s’est glissée avec eux. Le père nous écrit qu’ils ne la connaissent pas, mais qu’elle les a rejoint dès qu’elle a compris qu’il y avait une possibilité de partir. Je me dis qu’elle doit avoir peur. On compte donc 12 personnes, ça va, ça rentre dans le van. Les hommes seuls du quai débarquent à leur tour. Demandent de l’aide, des vivres, des couvertures, de l’eau. Nous n’avons que quelques œufs durs à leur donner, et des boites de sardines (le dimanche l’association qui prépare les repas est en repos). La plupart n’auront rien. Nous repartons en vitesse vers Calais, pour le centre du Samu Social. Arrivé sur place mon collègue appelle pour demander s’ils ont de la place, et communique les coordonnées du groupe. Nombre, nom, prénom, âge. On doit rappeler dans 10 minutes. C’est à ce moment, alors qu’il est au téléphone, que les messages commencent à pleuvoir sur le téléphone d’alerte dans mes mains.

Des demandes d’aide en arabe, un vidéo call avec un enfant qui crie « bambino ! bambino ! » en filmant d’autres enfants. Ils sont trempés, ils ont froid. Il y a plusieurs groupes, à chaque fois avec des enfants. Tous disent qu’ils sont mouillés. Ils ont plus ou moins la même localisation que la famille que nous venons d’aider. Je tente de jongler entre les différents groupes pour montrer que leur appel a été entendu, sans être certain de l’aide qu’on pourra vraiment leur apporter, ni dans quel délais. On comprendra vite qu’il y a eu un naufrage. Entre-temps la famille est prise en charge par le Samu Social. J’aide un enfant de 5 mois à descendre du van. Le père nous explique qu’ils ont été pris par la police avant même de pouvoir rejoindre la plage.

Nous partons vers l’entrepôt pour charger le van avec du matériel de secours. Des couvertures en priorité, de l’eau, une caisse de tranches de pain restantes du dernier repas, des couvertures de survie, des caisses de vêtements, tout ce qu’on peut trouver d’utile et qui rentre dans le van et nous repartons vers le village, en faisant toujours attention d’éviter les CRS. Deux sœurs nous contactent, elles sont à l’Est de Calais, l’une d’entre elles a 17 ans. Elle a froid et sa sœur a peur qu’elle tombe malade. Mon collègue réfléchit et juge qu’il vaut mieux dire qu’elles sont toutes les deux majeures, pour éviter qu’elles ne soient séparées au Samu Social (un mineur ne peut pas y résider seul, et une sœur n’est pas considérée comme un tuteur légal). Dans tous les cas, il leur faudra attendre, les groupes avec enfants représentent une plus grande urgence. On leur dit qu’on reste en contact. La maraude littoral ne sera pas là avant encore quelques heures, nous sommes seuls pour gérer ce qui va suivre.

Lorsque nous arrivons à la localisation, nous mettons un moment à trouver le groupe qui nous a appelé. On tourne sur le parking d’un SuperU, dont les immenses vitrines remplies de lumières et de décorations de Noël laissent deviner un espace sec, chauffé… et fermé. On finit par repérer les gens, un peu plus loin, à l’arrêt de bus. On gare le van sur la bande centrale devant le rond point et on ouvre les portes. La famille nous rejoint, et des dizaines de silhouettes sortent de l’ombre. Nous nous retrouvons très rapidement encerclés par une cinquantaine de personnes. Des hommes, des femmes, des enfants. Presque tous trempés, transis de froid, du sable sur les pieds. La famille se précipite dans le van sans qu’on puisse bien dire qui entre avec eux, ni qui est avec qui. Et à ce moment-là, le téléphone sonne.

C’est un appel de détresse en mer. Priorité absolue. Mon collègue doit répondre et me demande de gérer la distribution. Je me retrouve à l’arrière du van, à distribuer des couvertures et de l’eau, aidé par quelques personnes qui parlent un peu anglais ou pas. Les gens se pressent sur le coffre de la camionnette, mais s’entraident. On tente de donner de l’eau à tout le monde, puis les boites de sardines qu’il nous reste, les chaussettes, les bonnets, les gants, plus de gants alors des chaussettes, plus de couvertures, alors des sacs de couchage, puis des couvertures de survie et des bâches pour le sol, plus de sardines alors plus rien, presque plus d’eau, pas de pantalons… Les gens comprennent qu’on n’a plus rien d’utile et se dispersent petit à petit. Reste une famille, une autre que celle dans le van. Ils sont 10, dont 6 enfants. Les adultes ne parlent pas anglais. C’est la petite fille qui traduit, avec un grand sourire. Elle n’a pas plus de 8 ans. Les enfants sont trempés, les parents aussi. La mère nous supplie de les prendre. Elle tremble de froid. Le van est déjà bondé, on voit qu’il y a beaucoup d’adultes à l’intérieur. On argumente, on a peur que la police nous arrête avec un van surchargé. Ils nous expliquent qu’ils sont tous des familles, on n’a pas le droit de les séparer. La femme dehors nous dit qu’il y a des bébés. J’essaie de leur bricoler quelque chose avec les couvertures de survie pour que les enfants gardent les pieds au sec. Je leur montre comment s’enrouler dans une couverture de survie. J’essaie de compenser… On leur promet qu’on va revenir, nous ou une autre équipe. On échange les numéros. On leur dit de ne pas bouger de leur arrêt de bus. On finit par enfin repartir vers Calais, avec le van bondé. Il pleut, il y a du vent, il fait glacial. La mer était mauvaise. Elle l’est toujours. Un autre appel de détresse. Mon collègue crie au téléphone pour se faire comprendre dans le bruit de la route : « ARE YOU ON A BOAT ? ARE YOU ON A BOAT ? Okay, send coordonates. Text coordonates ! » Il appelle ensuite les garde côtes pendant que je conduis.

Mon collègue, c’est un jeune gars qui doit avoir moins de 25 ans. On a fait connaissance ce soir-là, en discutant de nos vies, des associations, de nos allergies et de nos insomnies, et on a partagé des anecdotes. Cette association humanitaire fonctionne et tient grâce à des gars et des filles comme lui. Surtout des filles d’ailleurs. Iels ont entre 20 et 25 ans, viennent à Calais pour diverses raisons, dans le cadre de leurs études, ou lors d’une année de césure, parce qu’une amie leur en a parlé, parce qu’iels cherchent du sens. Iels restent souvent pour plusieurs mois, voire parfois des années. Abandonnent leurs études, traversent le pays pour venir juste passer le Nouvel An avec les autres volontaires. Sans elles et eux, il n’y aurait pas d’aide humanitaire à Calais. Ou presque. Les gens resteraient dans la rue, dans le froid, sous la pluie, des femmes, des hommes, des enfants. Iels travaillent 65 heures par semaine, en enchaînant les shifts, en se débrouillant comme iels peuvent financièrement, en conduisant des bagnoles croulantes affichant 300.000 km au compteur, en s’improvisant secours d’urgence, gestionnaire logistique, assistantes sociales… IL N’Y A PAS DE RÉPONSE STRUCTURELLE À L’URGENCE HUMANITAIRE À CALAIS, si ce n’est de s’assurer du maintien permanent de la situation d’urgence.

Si vous n’avez jamais vu Calais, ça ressemble à une zone de guerre. Des clôtures de 3m de haut bardées de barbelés longent tous les axes routiers principaux autour du tunnel. Une pompe à essence Total entourée de murs de bétons barbelés comme s’il s’agissait d’un site nucléaire. Des centaines de blocs de pierre de plus d’1m³ sont disposés sur les trottoirs pour empêcher les gens de camper dans des zones stratégiques (arrêt de bus pouvant les emmener à un centre pour effectuer une demande d’asile par exemple). Les CRS harcèlent en permanence les personnes exilées en effectuant des rafles tous les deux jours dans les zones de squats improvisées, coups de cutter dans les tentes et confiscations des effets personnels (couvertures, tentes avec parfois les papiers et les documents de procédures d’asile des personnes dedans). Toute forme de résistance de la part des personnes exilées, les moindres protestations, sont immédiatement soldées de violence et de passage à tabac, devant les autres personnes impuissantes car risquant l’expulsion. 14 jours en poste à Calais, c’est une prime de 400€ pour les CRS logés à l’hôtel. Idéal pour les cadeaux pendant la période de fête.

D’un point de vue organisationnel et juridique, tout est fait pour éloigner les gens en exil de Calais et de… l’Angleterre. God save the Queen ! C’est l’Angleterre qui paye pour les barbelés, les caméras infrarouges, les systèmes de détection de rythme cardiaque dans les camions etc. Des millions et des millions investis sur quelques km de côte. Mais aucun gymnase ne sera ouvert en ce soir de premier janvier pour mettre ces 50 personnes à l’abri. La plupart resteront à la rue. Pour les plus fatigués d’entre eux qui souhaitent un bref répit, un bus démarre chaque jour ouvrable à 9h30 à l’Est de la ville, à 1h de marche du centre. Cette navette les emmène au CAES (Centre d’Accueil et d’Examen des Situations), à une heure de route au Sud-Ouest de Calais, dans les terres. Là ils pourront rester maximum deux semaines, au-delà il faut demander l’asile ou retourner à la rue. Et se démerder pour rentrer à Calais, sans transport. L’autre centre le plus proche pour demander l’asile se trouve à Lille. J’ai été contrôlé dans le train par la police entre Lille et Calais. Contrôle au faciès, cela va sans dire. Un homme devant moi n’avait pas ses papiers mais n’a pas été inquiété. Il était blanc. Pour l’accueil, il y a le 115, pour les familles et femmes. Les hommes seuls vous oubliez, à moins d’avoir une jambe cassée. Par contre pas de mineurs isolés au 115. Pour eux il existe un service spécifique pour les mineurs, si tant est qu’ils acceptent d’y aller. On m’a dit qu’une famille voyageant avec enfants et avec un cousin mineur des enfants s’est faite séparer. Il a été envoyé seul dans un autre centre. Normal ici. Après 19:00 ces services ne maraudent plus, il faut donc passer par la police pour les récupérer. Va-t’en expliquer au jeune que tu vas le conduire au poste. Et passé 22:00, si un mineur t’appelle en maraude de nuit, tout ce que tu peux faire c’est prendre son signalement, et lui filer une tente pour la nuit. Qui se fera chopper par les CRS le lendemain.

Ce sont donc des jeunes gens dans la vingtaine qui font le « travail d’accueil » de l’État à Calais. Et le soir du premier janvier, j’étais l’un d’entre eux. Et je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien faire si cette famille trempée n’avait pas de place au 115. Et puis sur la route, un autre message demandant de l’aide, situé sur notre itinéraire. Un groupe est avec un homme apparemment inconscient et ils ont besoin d’aide. On appelle les pompiers et on réussit à trouver le groupe qui nous a contacté. L’homme est allongé sur le bord de la route, sous la pluie, avec 4 hommes autour de lui qui lui surélèvent les jambes. Je gare le van avec les gros phares allumés pour les éclairer, et les 4 feux pour signaler le danger. J’espère que les enfants à l’arrière dorment et ne le voient pas. On descend rejoindre le groupe. Il est gelé, trempé, inconscient et ne réagit pas. On s’assure qu’il respire. Mon collègue rappelle les pompiers pour confirmer la situation. Les autres hommes autour sont frigorifiés J’apporte des couvertures de survie pour l’homme inconscient, puis j’essaie de donner des vêtements secs aux autres. Nous n’avons quasi plus rien à leur donner. Nous attendons sous la pluie le long de la route, avec deux des pères des familles que nous transportons.

Plusieurs voitures passent. L’une d’entre-elle ralentit et s’arrête à quelques dizaines de mètres. Je vais à leur rencontre, équipé d’une chasuble fluorescente. Ce sont des gendarmes. Je commence à stresser pour les gens et les enfants entassés dans le van, mais je leur explique la situation de l’homme inconscient. Le gendarme me confirme qu’il ont entendu l’appel à l’aide au 112 et sont venus voir sur place. Il me demande de déplacer mon véhicule pour entourer l’homme à terre. Je suis soulagé. Il a l’air empathique et ne s’intéresse pas aux passagers du van. Je me demande si les enfants ont peur du gyrophare. Mon collègue a mis l’homme en PLS. Nous attendons les secours. Ils finissent par arriver. L’ambulancier le plus agé demande rapidement un brancard, et m’interroge pour que je lui fasse un topo sur la situation. Il ne s’attendait pas à ce qu’il y ait 4 personnes en plus et il a l’air de s’inquiéter pour eux. Il semble compétent et m’a l’air de maîtriser ce genre de situation, ce qui me rassure. Il me demande de quelle origine sont ces gens. Je dis que je pense qu’ils sont syriens. Il répond : « C’est pas grave alors. » Je ne sais pas si j’ai bien entendu. Je ne sais pas ce que je dois comprendre. Je ferme ma gueule, tant qu’il s’occupe d’eux. Les 4 hommes seront aussi examinés, et on finit par filer en vitesse, en essayant d’éviter d’attirer l’attention sur notre équipage.

On vient de perdre un temps précieux. Ça fait 3h qu’on n’a plus répondu aux deux sœurs. La famille de 10 n’a pas encore été prise en charge par l’équipe littoral qui répond aussi à ces propres appels. Un autre appel de détresse en mer dans la voiture alors que nous entrons dans Calais. J’essaie de faire très attention en roulant à cause de la pluie et des enfants à bord, malgré l’urgence permanente, pendant que mon collègue transmet les coordonnées aux gardes côtes. Deux appels viennent des mêmes coordonnées.

Nous déposons les différents groupes dans le véhicules à différents endroits de la ville (certains vont chez des amis, d’autres on ne sait où, les derniers au Centre d’Accueil). Même procédure que précédemment, appeler le 115 pour demander s’il reste des places. Attendre 10 minutes pour sonner à nouveau. Il leur reste des places. On les dépose. Ils sont épuisés. Parents et enfants. Il est 6:00 du matin. Mon collègue a eu notre coordinatrice en ligne. Il faut envoyer des rapports le plus vite possible sur les appels de détresse. Il commence à les rédiger. J’attends, impatient de retourner auprès de la famille ou des sœurs. Le centre ou nous venons de déposer une famille offre un abri pour une nuit. Ça veut dire qu’à 9:00 du matin, ils mettent les gens dehors. Ça n’offre qu’un court répit le temps de faire à nouveau l’aller-retour… Dans ce moment de calme s’invite la fatigue, qui tombe d’un coup. On tient bon et on fait le bilan. Les deux sœurs sont arrivées à Calais par elles-même. La maraude littoral a finalement pris en charge la famille.

Nous avons reçu une demande de vêtements secs pour quatre mineurs. Les autres urgences étant passées, on retourne à l’entrepôt pour trouver des vêtements. On prend ce qu’on peut. Deux autres appels de détresse en mer. 5 au total sur la soirée. Pendant que mon collègue y répond et remplit les rapports, je charge le van puis je patiente. On finit par apporter les vêtements aux mineurs qui attendent à l’arrêt de bus avec d’autres hommes pour partir au CAES dans moins de 2 heures. Ils dorment pliés en deux, entre la clôture et les rochers destinés à leur inconfort sur le trottoir. Tout le monde nous demande des vêtements secs. On a prévu que pour 4. On donne tout ce qui nous reste. Il est 7:45. On retourne à la maison pour changer de shift avec la maraude de jour et on va s’écrouler dans deux lits. 14 heures ont passé depuis le début de notre maraude.

Entre Lesbos et Calais, j’essaie de comprendre. Ce que j’ai vu à Lesbos, c’était l’enfer. Des camps de concentration modernes, des gens traités comme du bétail, des enfants enfermés, l’attente et la peur, le manque d’hygiène, l’insécurité, la violence. Ce que je vois à Calais, je pense que c’est encore pire. Les réalités sont différentes. Mais le combo dormir à la rue/météo de pluie et de vent/harcèlement et violences policières semble devancer de peu les exactions en mer Égée. Push backs mis à part, quoiqu’il suffise de s’intéresser à l’actualité calaisienne pour comprendre que les mêmes logiques sont ici à l’œuvre. Le naufrage d’une trentaine de personnes lors de l’automne 2022 était la conséquence d’un ping pong entre gardes côtes anglais et français se rejetant la responsabilité d’aller les secourir.

Ce qui me frappe particulièrement violemment, c’est de réaliser que je pensais encore innocemment qu’après Lesbos, une partie du « pire » était passé pour beaucoup de ces gens. Entendons-nous, ceci n’a rien de rationnel. Je le sais, la Grèce, la route des Balkans, et tout le processus d’asile faisant suite à la traversée est tout aussi dangereux, tant physiquement que psychiquement. Sans parler de l’après, pour celles et ceux que l’Europe est forcée d’accueillir bien malgré elle. Mais c’est lié sans doute au fait que « la traversée » fait résonner chez moi énormément d’émotions, de peur, de colère et de tristesse. Pour celles et ceux qui s’y voient contraintes et contraints et qui y survivent, j’éprouve comme un sentiment de soulagement à l’idée que ça soit derrière elleux. Cette croyance pseudo réconfortante a volé en éclats cette nuit, alors que pour la première fois je me retrouvais dans la position de devoir tenter de fournir une aide à des personnes venant de retenter une traversée. Une situation d’impuissance totale. D’absolue nécessité, d’urgence vitale. Je réalise l’horreur de devoir à nouveau traverser une mer. Cette fois-ci, la mer du Nord. Cette fatigue, cette tristesse, cette absurdité, je l’ai vue sur le visage de parents, accompagnés d’enfants en bas âge. Je n’arrive pas à imaginer quels sentiments les traversent, et je n’ose pas imaginer ce que comprennent ces enfants.

Il y a aussi d’autres choses que je n’arrive pas à comprendre. Premièrement, pourquoi aucun gymnase n’est ouvert en urgence quand il y a naufrage ? La seule réponse logique dans de telles situations, c’est d’ouvrir un lieu sec et chauffé et de faire des navettes pour droper les gens en sécurité et repartir directement en chercher d’autres. Pas d’attendre à chaque fois 15 minutes pour vérifier si il reste une place et sinon laisser les gens à la rue. La réponse des services de secours est d’appeler la police pour qu’elle réveille le Maire et qu’il fasse ouvrir un lieu. Appeler la police à Calais ? Lol. Ils sont par ailleurs déjà parfaitement au courant des traversées, quand ils mettent des coups de cutter dans les bateaux et laissent les gens tomber dans l’eau sans les aider. Pareil pour les secours qui sont bien au courant, les appels à l’aide pleuvent. Parait que certains pompiers par ici sont plus racistes que les gendarmes. Et on a pour consigne d’accompagner les gens à l’hôpital jusqu’à ce qu’iels aient un bracelet autour du poignet pour s’assurer qu’iels soient bel et bien pris en charge. Les enfants aussi. Alors oui bien sûr, not all men, not all cops, not all not all. En attendant, c’est pas la logique habituelle qu’on attend des services de secours qui domine ici.

Mais il suffit malheureusement d’ouvrir les yeux en marchant dans Calais pour comprendre qu’il n’y a rien de logique ici. Ou bien une logique inverse ; celle de l’horreur et de la souffrance. Calais est à mes yeux à nouveau la preuve que l’Europe cherche à exterminer les étrangers en les faisant tout simplement disparaître. À l’exception de quelques jeunes européens acharnés et révoltés et d’autres personnes formidables considérées par le reste du monde comme marginales. Mais je vous assure que quand il s’agit d’aider quelqu’un dans la merde, très peu de questions se posent. Et tant qu’on en est au rang des considérations généralistes, et d’être dans la merde, parlons des hommes exilés seuls. Les hommes exilés seuls sont pour moi les grands perdants du sexisme mondial quand il s’agit de migration, et ils ont depuis longtemps échappé au radar de l’empathie humaine. Ce n’est pourtant pas le fait d’être défini par un nombre symbolique (d’ailleurs très souvent factuellement faut) de 18 ans, d’avoir la peau un peu foncée et d’avoir sexe qui pend qui nous dispense de partager, à défaut du même système de valeurs, le même système nerveux qu’eux. Voici un scoop !, un homme seul, ça ressent tout autant le froid, l’humidité et le vent ! Combien de temps avant que les femmes et les enfants échappent aussi à ce radar ? Et bien, autre scoop !, depuis quelques mois il semblerait que la Belgique navigue en eaux troubles au vu du nombre de mineurs isolés qui ont passé des nuits à la rue à Bruxelles alors que les températures léchaient le 0.

Ce que je ne comprends pas en définitive, c’est pourquoi toutes ces personnes continuent de venir ici, à Calais, pour aller en Angleterre. Et ce malgré toute cette misère imposée et cette barbarie, malgré la récession économique anglaise, malgré le spectre de l’expulsion au Rwanda de toutes les personnes exilées, malgré le danger de traverser À NOUVEAU la mer avec des enfants. Et je sais qu’il y a des raisons. Les situations individuelles, la désinformation, les « effets de mode » ou la présence de certaines communautés, le trafic de passeurs, le fait d’être tout simplement paumé et j’en passe. Mais malgré tout, comment l’Angleterre peut-elle garder un tel attrait et continuer de constituer un tel mythe ?

Est-ce de l’espoir ? Car là-bas il est possible de travailler sans papiers ? Parce que c’est une histoire à laquelle on s’accroche quand on a perdu tout le reste ? Par défi ?

Ou bien est-ce du désespoir ? Le désespoir de jusque-là n’avoir rien trouvé d’autre que quelque chose de pire que ce qui peut vous attendre au-delà de la Manche. Qu’est-ce que cela dit de nos sociétés, qu’est-ce que cela dit de la Belgique pour que TOUS ces gens soient passés par ici, et malgré tout préfèrent faire le choix de prendre à nouveau la route et la mer un premier janvier ? Quel miroir est-ce que cela nous tend ?

Dans le bridge de Lisière, après les solos de mes talentueux collègues et amis de Suprême, j’avais écrit cette phrase dans les paroles :

« On laisse crever des enfants, sur les belles plages, au littoral »

À l’origine, je l’avais écrite en référence à Aylan Kurdi, et le célèbre cliché qui a accompagné sa mort et fait le tour du monde. Pour moi cette image était gravée dans le sable de la mer Méditerranée.

En marchant sur la côte d’Opale tout à l’heure, j’ai compris qu’elle avait aussi un sens ici, maintenant gravée dans le sable de la mer du Nord.

Le ciel était dégagé, le vent calme. On annonce des traversées cette nuit…

Kevin Lerat

2 janvier 2023, Calais.

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